Rome, avril 1770. Dans la pénombre de la Chapelle Sixtine, un chœur de neuf voix s’élève sous les fresques de Michel-Ange. Les fidèles retiennent leur souffle. C’est la Semaine Sainte et l’on chante le Miserere d’Allegri, l’œuvre la plus secrète de la chrétienté. Parmi l’assistance, un garçon de quatorze ans écoute, immobile. Il s’appelle Wolfgang Amadeus Mozart. Dans quelques heures, il va accomplir l’impossible.
Une œuvre gardée comme un trésor
Depuis plus d’un siècle, le Miserere de Gregorio Allegri était le joyau le mieux gardé du Vatican. Composée vers 1638 pour le pape Urbain VIII, cette mise en musique du Psaume 51 n’était interprétée qu’en de rares occasions : les offices des Ténèbres, durant la Semaine Sainte, dans l’enceinte sacrée de la Chapelle Sixtine. Nulle part ailleurs.
La partition était conservée sous clé. Il était formellement interdit de la copier, de la diffuser ou même de la montrer à quiconque. Sous peine d’excommunication.
Le Vatican savait qu’il possédait là quelque chose d’unique : une polyphonie à neuf voix d’une beauté surnaturelle, couronnée par un do aigu qui semblait toucher le ciel. Cette exclusivité alimentait le mystère et attirait des pèlerins de toute l’Europe, venus entendre ce que nul ne pouvait entendre ailleurs.
Trois copies seulement avaient été autorisées au fil des décennies : une pour l’empereur du Saint-Empire, une pour le roi du Portugal et une pour le compositeur Padre Martini. Trois exceptions en cent trente ans. Le secret semblait inviolable.

Le prodige arrive à Rome
En cette année 1770, Leopold Mozart parcourait l’Italie avec son fils prodige. Wolfgang avait déjà ébloui les cours de Munich, Vienne, Paris et Londres. À quatorze ans, il avait composé des symphonies, des sonates, des opéras. Mais l’Italie représentait le baptême du feu : c’était là que se forgeaient les réputations, là que la musique était reine.
Rome les fascina tous les deux. Leopold décrivit dans ses lettres l’émerveillement de son fils devant la basilique Saint-Pierre. Mais c’est un autre édifice qui allait marquer ce voyage : la Chapelle Sixtine, où l’on chantait le légendaire Miserere.

Le mercredi saint, père et fils se glissèrent parmi les fidèles pour assister à l’office. Pendant près d’un quart d’heure, les neuf voix du chœur papal tissèrent leur polyphonie dans l’acoustique unique de la chapelle. Les ornementations vocales, transmises de génération en génération de chanteurs, ajoutaient une dimension presque mystique à l’œuvre. Mozart écouta sans bouger, ses yeux parcourant l’espace comme s’il cherchait à capturer chaque son, chaque résonance, chaque silence.
L’exploit de mémoire
Ce soir-là, de retour dans leur logement, Wolfgang demanda du papier à musique. Et il se mit à écrire. De mémoire, il transcrivit l’intégralité du Miserere : quinze minutes de musique, neuf parties vocales entrelacées, des ornementations complexes qu’il n’avait entendues qu’une seule fois.
Leopold n’en croyait pas ses yeux. Dans une lettre à sa femme restée à Salzbourg, il écrivit avec une fierté mal contenue : « Tu as souvent entendu parler du fameux Miserere de Rome, qui est si précieux que les musiciens de la chapelle ont l’interdiction, sous peine d’excommunication, d’en emporter la moindre partie, de le copier ou de le donner à qui que ce soit. Eh bien, nous l’avons déjà. Wolfgang l’a transcrit. »

Deux jours plus tard, le vendredi saint, les Mozart retournèrent à la Chapelle Sixtine. Wolfgang avait caché sa transcription sous son chapeau. Pendant que le chœur chantait à nouveau le Miserere, il compara mentalement sa copie à l’original et nota quelques corrections mineures. Le secret du Vatican venait de s’échapper entre les mains d’un adolescent.
La réaction du Pape
La nouvelle de l’exploit se répandit rapidement dans les cercles musicaux romains. On s’attendait à un scandale, peut-être même à des représailles ecclésiastiques. Après tout, Mozart avait techniquement violé un interdit papal vieux de plus d’un siècle.
Mais le pape Clément XIV réagit tout autrement. Loin de punir le jeune prodige, il le convoqua pour le féliciter. Quelques mois plus tard, il lui décerna même l’Ordre de l’Éperon d’or, l’une des plus hautes distinctions pontificales, faisant de Mozart un Chevalier de l’Église à seulement quatorze ans.

Le Vatican avait compris qu’il était vain de punir le génie. Comment excommunier un enfant dont le seul crime était d’avoir une mémoire surhumaine ? L’exploit de Mozart n’était pas un vol : c’était une démonstration de capacités musicales qui dépassaient l’entendement.
La fin du secret
La transcription de Mozart finit par atteindre l’Angleterre. L’historien de la musique Charles Burney la publia à Londres en 1771, mettant fin à cent trente ans de secret. Le Miserere d’Allegri appartenait désormais au monde.
Pourtant, quelque chose s’était perdu dans la transcription. Mozart avait capturé les notes, mais pas les ornementations improvisées que les chanteurs de la Chapelle Sixtine se transmettaient oralement depuis des générations. La version que nous connaissons aujourd’hui est le fruit de multiples transcriptions successives, dont celle de Mendelssohn en 1831, qui modifia involontairement la tonalité de certains passages.
Quant au fameux do aigu qui fait frissonner les auditeurs, il n’existait pas dans la partition originale d’Allegri. C’est un ajout postérieur, né d’une erreur de copie ou d’une embellissement vocal qui finit par s’imposer. Le Miserere que nous entendons aujourd’hui est donc à la fois l’œuvre d’Allegri, de Mozart, de Mendelssohn et d’innombrables chanteurs anonymes qui l’ont façonnée au fil des siècles.
Mais une chose demeure : en avril 1770, un garçon de quatorze ans accomplit un exploit que personne n’avait osé tenter en cent trente ans. Il n’avait besoin ni de partition volée, ni de complicité. Juste de ses oreilles, de sa mémoire et de ce génie inexplicable qui allait faire de lui le plus grand compositeur de son temps.
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Article proposé par Jordane
Pianiste depuis l'âge de 8 ans et passionné de musique, Jordane chante aujourd'hui dans plusieurs chœurs, où il continue de perfectionner sa voix de ténor. Curieux et amoureux du répertoire classique, il partage avec enthousiasme ses conseils pour accompagner les musiciens débutants et passionnés dans leur apprentissage.
