Dans les régions désertiques du Baloutchistan, à la frontière de l’Iran, du Pakistan et de l’Afghanistan, il existe un instrument dont le son, dit-on, peut guérir les maladies et chasser les mauvais esprits. On l’appelle ghaychak ou gheychak, ou soruz selon les villages. C’est une vièle à archet au corps étrange, taillée d’un seul bloc dans un tronc d’arbre, dont la forme évoque une ancre retournée. Et quand elle chante, c’est toute la mélancolie du désert qui s’élève.
Une voix nasillarde qui vient du fond des âges
Le ghaychak appartient à cette grande famille des vièles à archet qui parcourent l’Asie depuis des siècles, cousins lointains du violon, mais avec une personnalité radicalement différente. Ce qui frappe d’abord, c’est son timbre nasillard, presque plaintif, comme une voix humaine qui se lamenterait.
D’où vient ce son si particulier ? De sa construction unique. Le corps de l’instrument, creusé dans un seul bloc de bois (noyer, mûrier ou abricotier), est divisé en deux chambres de résonance séparées par deux échancrures latérales. La partie inférieure, plus petite, est recouverte d’une peau animale (mouton, chèvre ou cerf) sur laquelle repose le chevalet. La partie supérieure reste ouverte, créant une sorte de pavillon qui amplifie et colore le son.
Résultat : une sonorité à la fois douce et perçante, capable d’exprimer toutes les nuances de la tristesse et de la nostalgie, deux émotions centrales dans la musique baloutche.
L’instrument des chamanes et des guérisseurs
Mais le ghaychak n’est pas qu’un instrument de musique. Dans les traditions du Baloutchistan, cette vaste région aride partagée entre l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan, il joue un rôle central dans les rituels de guérison et de transe.
On l’utilise notamment dans le rituel guâti, destiné à libérer les malades de l’emprise d’un djinn (esprit). Le son du ghaychak, associé à d’autres instruments comme le tambour dohol, est censé provoquer un état de transe chez le patient, permettant à l’esprit possesseur de s’exprimer et, éventuellement, de partir.

Cette croyance dans les pouvoirs thérapeutiques du ghaychak perdure aujourd’hui. Selon une source iranienne, les habitants du Sistan-Baloutchistan « croient que son son peut soigner les maladies ». Une affirmation qui peut faire sourire les esprits rationnels, mais qui témoigne de la dimension sacrée que conserve cet instrument dans sa région d’origine.
L’ethnomusicologue Jean During, spécialiste de la musique iranienne, a d’ailleurs consacré un ouvrage entier à ce sujet : Musique et mystique dans les traditions de l’Iran. Il y documente ces cérémonies où musique et spiritualité s’entremêlent intimement.
Anatomie d’une vièle pas comme les autres
Regardons de plus près ce drôle d’instrument.
Le ghaychak mesure environ 60 centimètres. Son corps, taillé dans un seul bloc de bois massif, a la forme caractéristique d’une ancre renversée : deux lobes arrondis séparés par une taille marquée. Le manche est court et dépourvu de frettes, ce qui permet au musicien de glisser entre les notes et d’obtenir ces ornementations microtonales si typiques de la musique orientale.
L’instrument traditionnel possède trois ou quatre cordes principales en métal, auxquelles s’ajoutent parfois huit à seize cordes sympathiques – ces cordes qui vibrent par résonance sans être touchées par l’archet, créant un halo sonore caractéristique. (Dans les versions modernisées pour la musique classique persane, ces cordes sympathiques sont souvent supprimées.)

L’archet, fait de crin de cheval tendu sur un bâton recourbé, est tenu la paume vers le haut, comme pour la viole de gambe ou le kamânche iranien. Le musicien joue assis, l’instrument posé verticalement sur ses genoux ou sa cuisse, et fait tourner l’instrument sur lui-même pour amener les différentes cordes au contact de l’archet. Une technique très différente de celle du violon, où c’est l’archet qui se déplace.
Du village au concert : la renaissance d’un instrument oublié
Pendant longtemps, le ghaychak est resté cantonné à la musique folklorique du Baloutchistan et des régions voisines. Les grandes traditions de musique classique persane lui préféraient le kamânche, sa cousine plus raffinée à la caisse sphérique.
Mais dans les années 1960, un homme va changer la donne : Ebrahim Ghanbari-Mehr (1928-2022), luthier de génie qui consacra sa vie à la fabrication et à l’amélioration des instruments traditionnels iraniens.
Inspiré par la forme rustique du ghaychak baloutche, Ghanbari-Mehr conçoit une version modernisée à quatre cordes, plus adaptée à la musique classique persane. Il développe ensuite toute une famille d’instruments : alto, ténor et basse, créant ainsi un véritable « quatuor à cordes persan » capable de rivaliser avec les ensembles européens.
Cette innovation répond à une préoccupation profonde en Iran : comment développer une musique d’ensemble sophistiquée sans dépendre des instruments occidentaux (violon, alto, violoncelle) ? Le ghaychak modernisé offre une réponse et il commence aujourd’hui à être utilisé dans l’Orchestre National d’Iran comme alternative au violoncelle.
Din Mohammad Zangshahi : la voix du Baloutchistan
Si vous voulez entendre le ghaychak dans sa forme la plus authentique, il faut écouter Din Mohammad Zangshahi (1958-2018), considéré comme le plus grand maître de l’instrument.
Né dans le Baloutchistan iranien, Zangshahi était bien plus qu’un musicien virtuose : c’était un gardien de la mémoire. Pendant des décennies, il a collecté, enregistré et transcrit les mélodies traditionnelles de sa région, un travail d’ethnomusicologie de terrain qu’il a compilé dans un ouvrage intitulé Musique du Baloutchistan.
Il était l’un des rares artistes de cette région à avoir documenté par écrit un répertoire qui se transmettait jusque-là uniquement de manière orale. Sa mort en 2018, des suites d’une longue maladie, a laissé un vide immense dans le monde de la musique traditionnelle iranienne.
3 choses insolites à savoir sur le ghaychak (pour briller en société)
Dans les Pamirs, c’était le seul instrument à cordes
Les montagnes du Pamir, à la frontière du Tadjikistan, de l’Afghanistan et de la Chine, sont parmi les régions les plus isolées du monde. Pendant des siècles, le ghaychak y était le seul instrument à cordes connu. Les musiciens le fabriquaient avec le bois des abricotiers locaux. Un détail qui montre comment les instruments s’adaptent aux ressources de leur environnement.
Il servait de miroir magique
Dans certaines traditions, le musicien de ghaychak décorait son instrument avec des éléments réfléchissants. Pendant les fêtes, il pouvait ainsi diriger les reflets du soleil vers les danseurs qu’il voulait honorer, une façon de « pointer » quelqu’un avec la lumière. Une interaction entre musique et lumière qui ajoute une dimension visuelle à la performance.
L’Iran développe un « violoncelle persan »
Le ghaychak basse (gheychak-e bam), développé à partir des années 1960 puis perfectionné récemment, a à peu près la taille d’un violoncelle occidental. L’Organisation iranienne du Patrimoine culturel, de l’Artisanat et du Tourisme travaille activement à son développement, avec l’objectif de remplacer progressivement les violoncelles européens dans les orchestres nationaux iraniens. Une forme de décolonisation musicale qui passionne les ethnomusicologues du monde entier.
Voilà, vous êtes désormais incollable sur le ghaychak !
Et si vous souhaitez débuter ou vous perfectionner dans l’apprentissage d’un instrument, découvrez nos guides pratiques dédiés à l’apprentissage des instruments :
- Tous nos guides sur le Violon
- Tous nos guides sur le Violoncelle
- Tous nos guides sur la Clarinette
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- Tous nos guides sur le Hautbois
Article proposé par Jordane
Pianiste depuis l'âge de 8 ans et passionné de musique, Jordane chante aujourd'hui dans plusieurs chœurs, où il continue de perfectionner sa voix de ténor. Curieux et amoureux du répertoire classique, il partage avec enthousiasme ses conseils pour accompagner les musiciens débutants et passionnés dans leur apprentissage.
