Liszt contre Thalberg : le duel de piano qui enflamma Paris en 1837

Paris, 31 mars 1837. Dans le salon de la Princesse Cristina Belgiojoso, l’aristocratie parisienne retient son souffle. Ce soir, deux pianistes de vingt-cinq ans vont s’affronter dans ce que la presse a déjà surnommé « la bataille entre Rome et Carthage ». D’un côté, Franz Liszt, le Hongrois flamboyant. De l’autre, Sigismund Thalberg, l’Autrichien au jeu impeccable. Le duel de piano le plus célèbre de l’histoire est sur le point de commencer.

Deux virtuoses, deux styles

Depuis des mois, Paris était divisé. Les mélomanes avaient choisi leur camp : Lisztiens contre Thalbergiens.

Les deux hommes incarnaient deux visions opposées du piano :

  • Thalberg, surnommé « Vieux Arpège » par ses détracteurs, était le maître de l’élégance. Son jeu était d’une pureté cristalline, ses doigts effleuraient le clavier avec une grâce aristocratique. Il avait inventé une technique révolutionnaire : faire chanter une mélodie au milieu du clavier avec les pouces, tandis que les autres doigts tissaient des arpèges autour. On aurait dit qu’il avait trois mains.
  • Liszt, lui, était une force de la nature. Là où Thalberg caressait, Liszt foudroyait. Son jeu était théâtral, passionné, parfois violent. Il brisait des cordes, faisait voler les marteaux, et le public s’évanouissait d’émotion. On l’appelait « Il penseroso », le penseur, mais sur scène, il se transformait en démon.

liszt portrait

Une rivalité attisée par la presse

La guerre avait commencé par les mots. Liszt avait publié une critique acerbe d’un concert de Thalberg. Marie d’Agoult, la maîtresse de Liszt, avait renchéri sous pseudonyme avec des remarques venimeuses. Thalberg n’avait pas répondu, mais ses partisans s’en étaient chargés. Les journaux s’enflammaient, les salons bruissaient de rumeurs.

La Princesse Belgiojoso, aristocrate italienne en exil et fine stratège, flaira l’occasion. Elle organisa un concert de charité au profit des réfugiés italiens et invita les deux rivaux à se produire le même soir. Les places se vendirent 40 francs, une fortune. Tout Paris voulait assister au combat.

Le soir du duel

Thalberg joua le premier. Il interpréta sa Fantaisie sur un thème de Moïse de Rossini, une pièce d’une difficulté redoutable où la mélodie semble flotter au-dessus d’une mer d’arpèges. Son jeu était parfait, contrôlé, d’une beauté presque irréelle. L’assemblée applaudit avec ferveur.

Puis Liszt s’avança. Il avait choisi ses Réminiscences de Robert le Diable de Meyerbeer, une œuvre démoniaque qu’il venait de composer. Dès les premières notes, l’atmosphère changea. Liszt ne jouait pas : il possédait le piano. Ses mains bondissaient sur le clavier, son corps se balançait, ses cheveux volaient. La musique était tour à tour tendre et terrifiante, céleste et infernale.

Quand le dernier accord s’éteignit, le silence fut total. Puis l’ovation explosa.

« Thalberg est le premier pianiste du monde. Liszt est le seul. »

Comment départager deux génies ? La Princesse Belgiojoso trancha avec une formule restée célèbre : « Thalberg est le premier pianiste du monde. Liszt est le seul. »

Le critique Jules Janin, présent ce soir-là, écrivit le lendemain : « Jamais Liszt ne fut plus maîtrisé, plus réfléchi, plus énergique, plus passionné. Jamais Thalberg n’a joué avec plus de verve et de tendresse. Chacun est resté dans son domaine harmonique, mais chacun a utilisé toutes ses ressources. Ce fut une joute admirable. Le silence le plus profond régnait dans cette noble arène. Et finalement, Liszt et Thalberg furent tous deux proclamés vainqueurs. Deux vainqueurs, aucun vaincu. »

Les deux pianistes ne s’affrontèrent plus jamais directement. Ils se croisèrent à Vienne, à Paris, sur les bords du Rhin, mais évitèrent soigneusement de jouer en présence l’un de l’autre. La légende était écrite, et aucun des deux ne voulait la remettre en jeu.

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Photo de Jordane

Article proposé par Jordane

Pianiste depuis l'âge de 8 ans et passionné de musique, Jordane chante aujourd'hui dans plusieurs chœurs, où il continue de perfectionner sa voix de ténor. Curieux et amoureux du répertoire classique, il partage avec enthousiasme ses conseils pour accompagner les musiciens débutants et passionnés dans leur apprentissage.

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