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Le Gamelan : l’orchestre sacré qui a envoûté Debussy

En 1889, un jeune compositeur français de 27 ans déambule dans l’Exposition universelle de Paris. Il entre dans le « village javanais » reconstitué sur l’Esplanade des Invalides, s’assoit et écoute. Ce qu’il entend va changer le cours de la musique occidentale.

Ce compositeur, c’est Claude Debussy. Et cette musique qui le bouleverse, c’est celle du gamelan, un orchestre de percussions venu d’Indonésie.

Un son venu d’un autre monde

Comment décrire le gamelan à quelqu’un qui ne l’a jamais entendu ?

Imaginez des vagues de bronze qui se chevauchent, des gongs profonds qui ponctuent le temps comme les battements d’un cœur cosmique, des métallophones qui tissent des mélodies liquides et scintillantes. Le tout dans une résonance infinie où chaque note semble flotter, se mêler aux autres, créer des harmoniques insoupçonnées.

Debussy, après l’avoir entendu, écrira ces mots restés célèbres : « La musique javanaise observe un contrepoint auprès duquel celui de Palestrina n’est qu’un jeu d’enfant. Et si l’on écoute, sans parti pris européen, le charme de leur « percussion », on est bien obligé de constater que la nôtre n’est qu’un bruit barbare de cirque forain. »

Rien que ça.

Ce qui frappe immédiatement, c’est cette sensation de musique cyclique. Pas de début ni de fin au sens occidental du terme. Le gamelan tourne, revient, se répète avec d’infimes variations, comme les saisons, comme la respiration. Un grand gong marque la fin de chaque cycle, et tout recommence. On comprend vite pourquoi les Indonésiens considèrent cette musique comme un pont entre les humains et l’univers.

Un orchestre né d’une légende divine

D’où vient ce son si particulier ? De très loin dans le temps…et d’une légende.

On raconte qu’aux environs de l’an 230 après J.-C., un dieu régnant sur l’île de Java créa le premier gong pour invoquer les autres divinités. Mais un seul gong ne suffisait pas à transmettre des messages complexes. Il en forgea deux autres, puis d’autres encore. Le gamelan était né : littéralement un instrument des dieux.

Les traces archéologiques confirment l’ancienneté de cette tradition : on trouve des représentations de gamelan sur les bas-reliefs du temple de Borobudur, datant du VIIIe siècle. Tambours, métallophones, flûtes : tout y est déjà. Plus de mille deux cents ans que cette musique résonne dans les îles indonésiennes.

Au fil des siècles, le gamelan s’est répandu dans les cours royales de Java et de Bali, où il est devenu un symbole de prestige et de pouvoir. Les palais (kraton) possédaient leurs propres orchestres, aux instruments sculptés et peints avec un raffinement extrême. Certains de ces gamelans sont encore considérés aujourd’hui comme des trésors nationaux.

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Un orchestre qui n’en est pas un

Parlons technique.

D’abord, une précision importante : le mot « gamelan » vient du javanais gamel, qui signifie « frapper avec un maillet ». Et en effet, l’ensemble est dominé par les percussions en bronze :

  • Des métallophones de différentes tailles (saron, gender, demung), dont les lames sont frappées avec des maillets à bout feutré
  • Des gongs de toutes dimensions, du petit gong posé sur un socle au gigantesque gong ageng suspendu à un portique
  • Des xylophones en bois (gambang) et parfois en bambou
  • Des tambours (kendang) en peau de buffle, qui donnent le tempo

À cela peuvent s’ajouter une flûte (suling), une vièle (rebab), une cithare (kacapi) et des voix, féminines et masculines.

Mais voici ce qui rend le gamelan unique : on ne peut pas jouer d’un instrument de gamelan seul chez soi. Contrairement à un violoniste ou un pianiste qui emporte son instrument pour répéter, le musicien de gamelan ne possède rien individuellement. L’ensemble forme un tout indivisible. Chaque partie est insignifiante isolément. L’apprentissage se fait en commun, dès le plus jeune âge, dans une logique de partage égalitaire.

Certains musicologues vont jusqu’à dire que le gamelan n’est pas un orchestre au sens occidental, mais un seul instrument géant joué par plusieurs personnes. Un clavier éclaté en modules, si l’on veut.

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Un instrument sacré qu’on ne doit pas enjamber

Le gamelan n’est pas qu’un ensemble musical. C’est un objet sacré, traité avec le respect qu’on accorde aux êtres vivants.

En Indonésie, la fabrication d’un gamelan s’accompagne de précautions rituelles et d’offrandes. On considère qu’un esprit habite la matière de l’instrument. Il faut le nourrir, le respecter, ne pas l’offenser, sous peine de représailles surnaturelles.

D’où cette règle étonnante : il est interdit d’enjamber un instrument de gamelan. Les pieds, et tout ce qui se trouve en bas du corps, sont considérés comme impurs dans la culture indonésienne. Passer au-dessus d’un gong ou d’un métallophone serait une insulte à l’esprit qui l’habite.

Cette dimension sacrée explique pourquoi le gamelan accompagne depuis toujours les grandes cérémonies : mariages, funérailles, fêtes de temple, rituels de purification. À Bali, pas un Odalan (fête de temple) ne se déroule sans gamelan. La musique n’est pas un divertissement : c’est une offrande aux dieux.

Le compagnon du théâtre d’ombres

Impossible de parler du gamelan sans évoquer le wayang, le théâtre d’ombres indonésien, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Le principe : un marionnettiste (dalang) manipule des figurines de cuir finement ciselé derrière un écran éclairé par une lampe. Leurs ombres dansent, racontent les grandes épopées indiennes, le Mahabharata, le Ramayana. Et derrière le dalang, le gamelan donne vie à chaque scène.

Le dalang est un artiste total : il prête sa voix à tous les personnages, chante les interludes, et dirige l’orchestre d’un simple geste. Les représentations traditionnelles durent une nuit entière, jusqu’à l’aube. Le public peut s’asseoir des deux côtés de l’écran : côté ombres pour le spectacle, côté dalang pour admirer sa virtuosité et les couleurs des marionnettes.

Ce théâtre existe depuis plus de mille ans à Java. Il a permis à des générations d’Indonésiens de transmettre les enseignements fondamentaux, les valeurs morales, et même — subtilement — des commentaires sur l’actualité politique. Le wayang kulit, c’est à la fois de l’art, de la religion et du journalisme.

De Paris à Hollywood : la conquête de l’Occident

Revenons à Debussy. Après sa découverte de 1889, puis une nouvelle écoute à l’Exposition universelle de 1900, le compositeur français va intégrer l’esprit du gamelan dans sa propre musique. Pas en copiant servilement, mais en absorbant ses principes : les gammes pentatoniques, les résonances qui se chevauchent, la structure cyclique, l’abandon de la tension/résolution occidentale.

On retrouve cette influence dans Pagodes (1903), Et la lune descend sur le temple qui fut, ou encore les Nocturnes. Debussy n’a pas « imité » le gamelan, il l’a laissé transformer sa façon d’entendre la musique.

Il ne sera pas le seul. Ravel, Messiaen, Britten, Poulenc : toute une génération de compositeurs occidentaux va tomber sous le charme. Le compositeur canadien Colin McPhee s’installera même à Bali dans les années 1930 pour étudier la musique traditionnelle et influencera à son tour Benjamin Britten, dont le ballet The Prince of the Pagodas (1957) est directement inspiré du gamelan balinais.

Plus récemment, les sonorités du gamelan ont infusé la musique de films (la bande originale de Ghost in the Shell de Kenji Kawai) et même les jeux vidéo (Alone in the Dark en 2008, avec Le Mystère des Voix Bulgares… et du gamelan).

3 choses insolites à savoir sur le gamelan (pour briller en société)

Le gamelan voyage dans l’espace

En 1977, la NASA lance les sondes Voyager avec à leur bord un disque d’or contenant des sons et des images de la Terre. Parmi les 27 morceaux de musique sélectionnés, aux côtés de Bach, Mozart et Chuck Berry, figure Puspawarna (« Sortes de fleurs »), une pièce de gamelan de cour javanais interprétée par l’orchestre du palais Paku Alaman de Yogyakarta.

Ce morceau, composé au XIXe siècle par le prince Mangkunegara IV pour célébrer ses épouses favorites (chacune comparée à une fleur différente), file aujourd’hui quelque part au-delà du système solaire. Le gamelan est officiellement l’un des sons les plus voyageurs de l’histoire de l’humanité.

Le logo de la Cité de la Musique est né d’un gamelan

Le Musée de la musique à Paris possède l’un des plus anciens gamelans conservés en Europe, offert par les Indes néerlandaises en 1887. Dans les années 1990, un nouveau gamelan est commandé au maître javanais Bapak Tentrem. L’artisan inscrit alors sur la surface des instruments un « C » et un « M » dans un cercle pour identifier le commanditaire (Cité de la Musique). Ce signe graphique servira de logo à l’institution pendant près de vingt ans !

Chaque gamelan est unique…et faux exprès

Contrairement aux orchestres occidentaux où tous les instruments sont accordés sur un diapason universel (le fameux La 440 Hz), chaque gamelan possède son propre accord, défini lors de sa fabrication et jamais modifié.

Mieux encore : à Bali, les instruments fonctionnent souvent par paires, avec une légère différence d’accord volontaire entre les deux. Séparément, ils sonnent « faux ». Ensemble, ils produisent un battement vibratoire qui donne au son sa richesse caractéristique. C’est le « faux » qui fait le beau.

Voilà, vous êtes désormais incollable sur le gamelan !

Et si vous souhaitez débuter ou vous perfectionner dans l’apprentissage d’un instrument disons plus « classique », découvrez nos guides pratiques dédiés à l’apprentissage des instruments :

Photo de Jordane

Article proposé par Jordane

Pianiste depuis l'âge de 8 ans et passionné de musique, Jordane chante aujourd'hui dans plusieurs chœurs, où il continue de perfectionner sa voix de ténor. Curieux et amoureux du répertoire classique, il partage avec enthousiasme ses conseils pour accompagner les musiciens débutants et passionnés dans leur apprentissage.

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