Dans les forêts de bambous du Yunnan, au sud-ouest de la Chine, les jeunes hommes Dai séduisaient autrefois les jeunes filles en jouant d’un instrument à la sonorité si particulière : le hulusi. Mi-clarinette, mi-cornemuse, cette « flûte à calebasse » au timbre à la fois doux et mélancolique est devenue l’un des instruments traditionnels chinois les plus populaires au monde.
Son secret ? Un son étonnamment facile à produire, une silhouette reconnaissable entre toutes, et des légendes romantiques à faire pleurer les paons du Xishuangbanna.
L’anatomie d’une calebasse soyeuse
Le nom « hulusi » (葫芦丝, húlúsī) signifie littéralement « calebasse soyeuse » en chinois, une référence au timbre velouté de l’instrument. Mais les Dai, peuple qui l’a inventé, l’appellent bilangdao dans leur propre langue.
L’instrument se compose :
- D’une calebasse séchée qui sert de chambre à vent.
- Et de trois tuyaux de bambou qui en sortent par le bas. Le tuyau central, le plus long, comporte sept trous de jeu (six devant, un derrière pour le pouce) et permet de jouer la mélodie. Les deux tuyaux latéraux sont des bourdons : ils produisent chacun une note continue qui accompagne la mélodie principale.
Chaque tuyau contient une anche libre en métal (généralement en cuivre ou en laiton), fixée à l’intérieur et invisible de l’extérieur. C’est cette anche qui vibre sous le souffle du musicien pour produire le son, exactement comme dans un harmonica ou un accordéon. Le musicien n’a aucun contact direct avec l’anche : il souffle simplement dans l’embouchure située au sommet de la calebasse.
Les bourdons peuvent être ouverts ou fermés grâce à de petits bouchons amovibles (en liège ou en cire). Quand on les ouvre, le hulusi produit un son caractéristique de cornemuse miniature, avec une note tenue en arrière-plan. Quand on les ferme, il sonne comme une clarinette douce, sans accompagnement.
Un cousin du pungi indien
Le hulusi appartient à la grande famille des instruments à anche libre avec réservoir d’air en calebasse, que l’on retrouve dans toute l’Asie du Sud et du Sud-Est.
Son cousin le plus célèbre est le pungi (ou been) indien, l’instrument des charmeurs de serpents.
Les deux instruments partagent le même principe : une gourde séchée qui sert de chambre de résonance, des tuyaux de bambou, un bourdon et un tuyau mélodique. Mais là où le pungi produit un son strident et nasillard (parfait pour effrayer les cobras), le hulusi offre un timbre doux, rond et mélancolique. On dit parfois que le hulusi est la « version douce » du pungi.
Cette différence s’explique par la nature des anches : le pungi utilise des anches simples en bambou (comme une clarinette primitive), tandis que le hulusi utilise des anches libres métalliques (comme un harmonica). Les anches libres produisent un son plus pur, plus stable et plus facile à contrôler.
D’autres cousins existent dans la région : le bawu (巴乌), une flûte traversière à anche libre également originaire du Yunnan, et le sheng (笙), l’orgue à bouche chinois qui utilise le même type d’anches libres mais avec un système de tuyaux verticaux en cercle.

Le peuple Dai : des « hommes libres » amoureux des paons
Le hulusi est né au sein du peuple Dai (傣族), l’une des 55 minorités ethniques officiellement reconnues en Chine. Environ 1,5 million de Dai vivent aujourd’hui dans le sud du Yunnan, principalement dans les préfectures autonomes de Xishuangbanna et de Dehong, à la frontière du Myanmar, du Laos et du Vietnam.
Le mot « Dai » signifie « hommes libres », un nom officiel adopté en 1953 pour remplacer « Tai » ou « Thaï », car les Dai partagent en effet langue et culture avec les peuples thaïs d’Asie du Sud-Est. Ils pratiquent le bouddhisme theravada (comme en Thaïlande), possèdent leur propre écriture et leur propre calendrier (qui débute en 638 après J.-C.).

Dans la culture Dai, le paon est un oiseau sacré, symbole de bonheur et de bon augure. La célèbre « danse du paon » (孔雀舞) est l’expression artistique la plus emblématique de ce peuple, accompagnée par des tambours en forme de patte d’éléphant (象脚鼓) et — bien sûr — par le hulusi.
Les Dai sont également réputés pour leurs coutumes de mariage particulières. Traditionnellement, les jeunes filles disposaient d’une chambre séparée de celle de leurs parents pour recevoir leurs prétendants. La séduction passait par la musique : la jeune fille chantait pour montrer son intérêt, et le jeune homme jouait du hulusi pour exprimer son amour.
La légende de la calebasse d’or
Comme tous les instruments traditionnels, le hulusi possède sa légende d’origine. La plus répandue chez les Dai raconte l’histoire d’un jeune homme courageux et de sa bien-aimée.
Il y a très longtemps, une terrible inondation frappa le pays Dai. Un jeune homme, pour sauver la femme qu’il aimait, s’accrocha à une grande calebasse et traversa les flots déchaînés. Sa loyauté et son courage touchèrent Bouddha, qui inséra des tuyaux de bambou dans une calebasse d’or et l’offrit au jeune homme.
Lorsque celui-ci souffla dans l’instrument, une musique merveilleuse s’éleva. Aussitôt, les eaux tumultueuses se retirèrent, les fleurs s’épanouirent et les paons déployèrent leurs queues pour célébrer les amoureux. Depuis ce jour, le hulusi se transmet de génération en génération chez les Dai.
Une autre légende, commune aux peuples Hani de la région, raconte l’histoire de deux jeunes amoureux séparés par un démon. Le démon coupa la langue de la jeune fille et l’abandonna dans les montagnes. Suivant le conseil d’un oiseau qui lui dit que « le bambou peut parler », elle fabriqua un instrument avec du bambou et une calebasse pour exprimer sa détresse. En entendant sa musique plaintive, les villageois vinrent tuer le démon et libérer la jeune fille.
Du village à la salle dorée de Vienne
Pendant des siècles, le hulusi resta un instrument rural, joué dans les villages Dai lors des fêtes, des cérémonies et des rituels de séduction. Ce n’est qu’au milieu du XXe siècle qu’il commença à sortir de l’ombre.
En 1958, une version modernisée du hulusi fut développée, avec quatorze notes au lieu de neuf. Dans les années 1970, des versions à deux tuyaux mélodiques (accordés à une quarte d’intervalle) apparurent, permettant d’élargir le répertoire. Aujourd’hui, certains hulusi professionnels possèdent même des clés comme une clarinette, étendant leur tessiture à plusieurs octaves.
Le grand tournant symbolique eut lieu le 1er janvier 1999, lorsque le maître Wang Ciheng (王次恒), soliste principal de la section des vents du China National Traditional Orchestra, joua du hulusi au Concert du Nouvel An de Vienne, dans la célèbre Salle dorée du Musikverein. Pour la première fois, cet humble instrument de village résonnait dans l’un des temples de la musique classique occidentale.
Parmi les grands maîtres du hulusi, il faut mentionner Gen Dequan (哏德全, 1958-2008), surnommé le « Roi du Hulusi ». Dai de naissance, il commença à jouer à l’âge de 9 ans et consacra sa vie à populariser la musique et la culture de son peuple. Il forma plus de 300 élèves dans une dizaine de pays (Chine, Japon, Allemagne, France, Italie, États-Unis…) avant de disparaître en 2008.
Un instrument accessible aux débutants
L’un des secrets du succès international du hulusi tient à sa facilité d’apprentissage. Contrairement à la flûte traversière ou à la clarinette, il ne demande pas de technique d’embouchure complexe : il suffit de souffler avec une pression régulière dans l’embouchure de la calebasse.
Le doigté est également simple : les sept trous couvrent une gamme pentatonique (la gamme traditionnelle chinoise à cinq notes : Gong, Shang, Jiao, Zhi, Yu) plus quelques notes supplémentaires. La tessiture standard est d’une octave et un ton, ce qui limite le répertoire mais rend l’instrument très abordable pour les débutants.
Les hulusi sont généralement accordés en Do (C), Si bémol (Bb), Sol (G) ou Fa (F). Le hulusi en Do est le plus courant pour les débutants, tandis que les versions en Si bémol ou en Sol offrent un son plus grave et plus mélancolique, apprécié des joueurs avancés.
On trouve aujourd’hui des hulusi de fabrication traditionnelle (calebasse naturelle et bambou) ou moderne (résine ABS, bois exotique comme l’ébène, cloisonné décoratif…). Les prix varient de quelques dizaines d’euros pour un modèle d’initiation à plusieurs centaines pour un instrument de maître artisan.
Le hulusi conquiert l’Occident
Depuis les années 2000, le hulusi a trouvé un public enthousiaste en dehors de la Chine. Des compositeurs et interprètes européens ont adopté l’instrument et l’ont emmené dans des directions nouvelles.
Parmi les pionniers occidentaux du hulusi, on peut citer Rohan Leach (Angleterre), Raphael De Cock (Belgique) et Herman Witkam (Pays-Bas). En Nouvelle-Zélande, David Stringer (qui préfère son nom chinois Qin Dawei, 秦大卫) est devenu une figure locale en jouant régulièrement du hulusi lors des festivités de la communauté chinoise de Christchurch.
Cette diffusion internationale s’explique par plusieurs facteurs : le son envoûtant et immédiatement reconnaissable de l’instrument, sa portabilité (il tient dans un petit étui), et surtout sa facilité d’apprentissage qui permet aux amateurs de jouer des mélodies agréables après quelques semaines de pratique.
Des versions électroniques du hulusi ont également vu le jour, permettant d’amplifier le son et d’ajouter des effets. Ces « hulusi électriques » conservent le doigté traditionnel mais ouvrent de nouvelles possibilités pour la musique contemporaine, la fusion et même la musique de film.
3 morceaux emblématiques à écouter
« Clair de lune sous les bambous à queue de phénix » (月光下的凤尾竹)
C’est LE morceau emblématique du hulusi, celui que tout débutant apprend et que tout amateur reconnaît. La mélodie évoque les jeunes amoureux Dai qui se retrouvent au clair de lune dans les forêts de bambous. Composé par Shi Guang-Nan sur des paroles de Ni Weide après leur visite au Yunnan en 1978, ce morceau est devenu un symbole de la musique du sud-ouest de la Chine.
« Il y a un bel endroit » (有一个美丽的地方)
Un autre classique du répertoire hulusi, qui célèbre la beauté des paysages du Yunnan. La mélodie douce et mélancolique met parfaitement en valeur le timbre caractéristique de l’instrument.
« Xinan Fengqing » (西南风情 – Folk Culture of Southwest China)
C’est le morceau que le maître Wang Ciheng interpréta lors du concert du Nouvel An 1999 à Vienne. Une pièce qui combine les sonorités traditionnelles du hulusi avec une orchestration moderne, symbole du passage de l’instrument des villages du Yunnan aux grandes salles de concert internationales.
3 choses insolites à savoir sur le hulusi
Il peut se transformer en flûte traversière
Sur certains modèles, le tuyau central peut se détacher de la calebasse pour devenir une flûte traversière indépendante. Cette modularité permet au musicien de varier les sonorités au cours d’un même concert.
On joue aussi du hulusi chez les Achang pour les rituels de séduction
Si les Dai sont les créateurs du hulusi, d’autres minorités ethniques du Yunnan l’ont adopté : les Yi, les Wa, les De’ang, les Blang et surtout les Achang, chez qui l’instrument joue un rôle central dans les rituels de séduction des jeunes gens pendant les festivals.
Le hulusi moderne date de 1958
Bien que l’instrument soit très ancien (certaines sources évoquent la dynastie Qin, vers 221 av. J.-C.), le hulusi standardisé que l’on connaît aujourd’hui ne date que de 1958. C’est à cette époque que des luthiers chinois ont développé une version à quatorze notes avec des anches métalliques calibrées, transformant un instrument de village en instrument de conservatoire.
Le hulusi incarne parfaitement le charme de la musique traditionnelle chinoise : un son immédiatement reconnaissable, une histoire romantique, et une simplicité qui le rend accessible à tous. Si vous cherchez à découvrir les instruments du monde, la « calebasse soyeuse » du Yunnan est un excellent point de départ. Et qui sait ? Peut-être qu’en jouant sous les bambous au clair de lune, vous charmerez vous aussi un paon… ou quelqu’un d’autre.
Article proposé par Jordane
Pianiste depuis l'âge de 8 ans et passionné de musique, Jordane chante aujourd'hui dans plusieurs chœurs, où il continue de perfectionner sa voix de ténor. Curieux et amoureux du répertoire classique, il partage avec enthousiasme ses conseils pour accompagner les musiciens débutants et passionnés dans leur apprentissage.
